Construire un personnel vétérinaire plus résilient commence par reconnaître que les systèmes de santé animale reposent sur de nombreuses personnes, dans de nombreux endroits. Dans les différentes régions et selon les contextes, le renforcement de ces systèmes nécessite d’investir dans les personnes, les compétences et les réseaux qui permettent aux communautés et aux Services vétérinaires de travailler efficacement ensemble. Au cœur de cette réflexion se trouvent les agents communautaires de santé animale (ACSA), qui jouent un rôle essentiel pour faire le lien entre les communautés et les services vétérinaires. Mais que faut-il pour construire un personnel inclusif, efficace et durable ?
Cet entretien réunit deux perspectives : Xyomara Chavez Pacheco, cheffe de projet, Personnel/Agents communautaires de santé animale, Département du renforcement des capacités, OMSA, et Andrés Bejarano Bolívar, coordinateur du Programme de vulgarisation en santé animale de l’Institut colombien de l’agriculture (ICA), l’autorité chargée de la santé animale en Colombie. Ils partagent leur point de vue sur le rôle des ACSA et les réalités liées à l’intégration des capacités communautaires en matière de santé animale dans des systèmes de santé animale plus solides.
Ensemble, ils explorent comment les orientations internationales et l’expérience de terrain peuvent s’enrichir mutuellement, contribuant à façonner l’avenir du personnel vétérinaire et à mieux comprendre ce qu’il faut pour construire, à partir du terrain, des systèmes de santé animale plus solides et mieux connectés.
Si des systèmes de santé animale résilients reposent sur des réseaux interconnectés de personnes et de compétences, quelle place les agents communautaires de santé animale (ACSA) occupent-ils et pourquoi sont-ils importants ?
Xyomara Chavez Pacheco : Les ACSA constituent une composante essentielle du personnel de santé animale au sens large. Ils sont souvent les personnes les plus proches des éleveurs et des communautés, en particulier dans les zones où les services vétérinaires peuvent être limités ou difficiles d’accès. Leur valeur ne réside pas uniquement dans les services qu’ils fournissent, mais aussi dans les connaissances et la confiance qu’ils apportent.
Ils comprennent les contextes locaux, les pratiques d’élevage et les besoins des communautés. Ils peuvent contribuer à identifier rapidement les problèmes de santé, à soutenir les activités de prévention et de lutte contre les maladies, et à mettre les communautés en relation avec des professionnels vétérinaires lorsqu’un accompagnement plus spécialisé est nécessaire. Des systèmes de santé animale solides reposent sur des réseaux interconnectés de personnes ayant des compétences et des responsabilités différentes. Les ACSA font partie de ce réseau. Lorsque leur rôle est clairement défini et qu’ils bénéficient d’une formation, d’un encadrement et de liens appropriés avec les services vétérinaires, ils peuvent rendre l’ensemble du système plus accessible, réactif et résilient.
Les ACSA sont souvent décrits comme un pont entre les communautés et les services vétérinaires. À quoi ressemble concrètement ce pont ?
Xyomara : Je pense que ce « pont » repose avant tout sur les personnes, la communication et la confiance. Les ACSA sont souvent présents au sein des communautés qu’ils accompagnent. Ils comprennent donc les réalités locales et peuvent communiquer d’une manière familière et accessible aux éleveurs.
Concrètement, cela peut consister à aider les éleveurs à reconnaître les signes de maladie, à promouvoir de bonnes pratiques de santé animale, à signaler les événements inhabituels et à encourager les personnes à faire appel à un professionnel vétérinaire lorsque cela est nécessaire. Ils peuvent également transmettre aux Services vétérinaires les informations provenant de la communauté, permettant ainsi aux professionnels de mieux comprendre ce qui se passe sur le terrain. Cette connexion peut être particulièrement importante dans les zones reculées, où l’accès à un vétérinaire peut prendre du temps.
Les ACSA ne remplacent pas les vétérinaires. Ils complètent plutôt les services vétérinaires professionnels en étendant la portée du système de santé animale. Lorsque cette relation fonctionne bien, les informations et les compétences peuvent circuler dans les deux sens, créant un lien plus solide entre les communautés et le système vétérinaire officiel.
Xyomara Chavez Pacheco, cheffe de projet, Personnel/Agents communautaires de santé animale, Département du renforcement des capacités, OMSA
Pouvez-vous donner un exemple concret où les connaissances, la présence ou les relations d’un ACSA avec une communauté ont fait une réelle différence dans une intervention de santé animale ?
Andrés Bejarano Bolívar : Renforcer une culture de responsabilité partagée en matière de santé animale chez les éleveurs est un défi qui nous oblige, au sein de l’Institut colombien de l’agriculture (ICA), à actualiser constamment nos méthodes afin d’avoir un véritable impact.
En Colombie, nous avons un programme appelé Capteurs épidémiologiques du secteur de l’élevage, qui fait partie du système d’alerte précoce du pays. Dans le cadre de ce programme, les éleveurs et les autres acteurs de la production primaire sont formés à reconnaître les signes cliniques des maladies faisant l’objet d’une surveillance et s’engagent volontairement à signaler les cas suspects.
Ces personnes jouent un rôle essentiel dans la notification des maladies en observant les signes compatibles avec ces maladies. Elles peuvent signaler ces signes verbalement, en ligne ou via WhatsApp, ce qui permet aux professionnels ou paraprofessionnels de l’ICA de se rendre dans l’exploitation, de prélever des échantillons et d’enquêter. Le rôle de « capteur » est volontaire : les participants s’engagent officiellement dans le programme sans établir de relation contractuelle avec l’ICA.
Un exemple récent concerne les signalements de foyers d’influenza aviaire dans des élevages familiaux en Colombie, où de faibles niveaux de biosécurité peuvent accroître le risque de transmission de la maladie lié aux migrations d’oiseaux. Dans ces zones à risque, les équipes de vulgarisation ont travaillé en étroite collaboration avec les éleveurs de volailles afin de renforcer trois aspects : la reconnaissance des signes cliniques, le signalement rapide des cas suspects aux autorités et l’amélioration des pratiques d’élevage pour réduire le risque de maladie.
Ces activités sont menées par l’équipe de vulgarisation, qui accompagne les éleveurs dans la gestion des situations d’urgence. Cela a contribué à renforcer la confiance des communautés concernées envers les Services vétérinaires et a facilité la collaboration entre les autorités de santé animale et les éleveurs lors d’une situation de foyer.
Les lignes directrices de l’OMSA adoptent une approche fondée sur les compétences plutôt que de prescrire un programme de formation fixe. Pourquoi est-ce important et comment cela peut-il soutenir le développement des ACSA au fil du temps ?
Xyomara : Une approche fondée sur les compétences reconnaît que les pays et les communautés ont des besoins, des ressources et même des modes de formation différents. Plutôt que de prescrire un programme unique, les lignes directrices de l’OMSA définissent ce que les ACSA doivent savoir et être capables de faire efficacement, permettant ainsi aux pays d’adapter la formation à leur contexte tout en visant un niveau commun de compétences. Cela leur donne la flexibilité nécessaire pour élaborer des programmes de formation qui tiennent compte de leurs propres réalités, tout en poursuivant un objectif commun en matière de compétences. Ces compétences constituent également une base pour l’apprentissage tout au long de la vie, permettant aux ACSA de développer leurs connaissances et leurs compétences grâce à des formations complémentaires, à l’expérience pratique et à l’encadrement.
Comment ces compétences sont-elles traduites en formation et en pratique en Colombie ? Comment vous assurez-vous que ce que les ACSA apprennent répond aux besoins des communautés qu’ils accompagnent ?
Andrés : Comme le reconnaît l’approche de l’OMSA fondée sur les compétences, toutes les communautés et tous les systèmes de production n’ont pas les mêmes besoins.
Pour cette raison, en Colombie, le département de vulgarisation des Services vétérinaires élabore avec les producteurs un plan de travail participatif, afin d’identifier leurs priorités et leurs besoins. Sur la base de cette évaluation, nous, dans notre rôle de facilitateurs et d’autorité chargée de la santé animale, élaborons une feuille de route visant à améliorer conjointement leur biosécurité et leur productivité.
Le contenu de ces plans de travail couvre des sujets allant de l’enregistrement des exploitations auprès de l’autorité de santé animale à la mise en œuvre de bonnes pratiques, au bien-être animal, aux réglementations relatives au transport et à la biosécurité. Tout au long de ce processus, nous cherchons toujours à nous coordonner avec d’autres organismes publics (aux niveaux municipal et départemental), les organisations professionnelles et les organisations non gouvernementales (ONG), entre autres parties prenantes stratégiques.
Lorsque les orientations internationales rencontrent les réalités locales, quelles sont les possibilités et les difficultés liées à la mise en pratique des compétences ?
Xyomara : L’un des principaux avantages est que les compétences offrent aux pays un cadre clair tout en laissant la possibilité de développer des solutions adaptées à leurs propres réalités. Un pays peut examiner ses besoins en matière de santé animale, les ressources disponibles et son personnel existant, puis concevoir la formation et l’accompagnement en fonction de ce qui est le plus pertinent. Mais traduire les compétences dans la pratique n’est pas toujours simple. Les pays peuvent avoir des niveaux différents d’accès à l’éducation, aux services vétérinaires, aux infrastructures et aux ressources. Il peut également y avoir des différences dans la manière dont les ACSA sont reconnus, encadrés et intégrés au personnel vétérinaire au sens large. C’est pourquoi la mise en œuvre doit être réaliste et s’appuyer sur des partenariats solides. Les compétences ne doivent pas être considérées comme une liste de contrôle, mais comme une base pour développer les personnes et les systèmes. L’objectif est de créer une orientation plus cohérente à l’échelle mondiale tout en laissant aux pays la flexibilité nécessaire pour trouver des solutions adaptées à leur contexte.
Quels ont été les principaux défis rencontrés pour renforcer et intégrer le personnel des ACSA en Colombie ? Qu’est-ce qui a fonctionné, qu’est-ce qui a été difficile et qu’avez-vous appris en chemin ?
Andrés : Le principal défi que nous avons identifié consiste à garantir que la ligne de communication directe entre les producteurs et l’autorité chargée de la santé animale soit durable à long terme, plutôt que de dépendre de vagues d’enthousiasme ponctuelles qui s’estompent avec le temps. C’est pourquoi, dans le cadre de la stratégie de proximité, les personnes désignées comme relais dans les communautés prioritaires bénéficient de cinq à six visites de suivi au cours de l’année. L’objectif est d’assurer un accompagnement continu et de mettre en œuvre le plan de travail établi précédemment. Ce suivi comprend des visites dans les exploitations et des activités de communication sur les risques, afin de maintenir à jour les connaissances des producteurs en matière de santé.
Travailler avec les communautés est un processus d’apprentissage continu ; chaque producteur et chaque système de production nécessite une planification spécifique, notamment compte tenu des caractéristiques uniques de la Colombie, pays tropical, riche en biodiversité et multiculturel.
Cependant, nous avons identifié les supports imprimés comme un besoin prioritaire et un appui fondamental à l’ensemble de notre travail. Garantir leur disponibilité représente un défi, en raison de facteurs à la fois budgétaires et logistiques, auquel s’ajoute la nécessité de veiller à ce que les agriculteurs les utilisent au mieux une fois qu’ils leur ont été remis.
En définitive, que peuvent nous apprendre les ACSA sur la construction de personnels vétérinaires plus solides ? Comment les enseignements tirés de la construction de systèmes de santé animale à partir du terrain peuvent-ils contribuer au personnel vétérinaire de demain ?
Xyomara : Je pense que l’un des enseignements importants des ACSA (et des paraprofessionnels vétérinaires [PPV]) est qu’un personnel vétérinaire solide ne repose pas uniquement sur les vétérinaires. Les systèmes de santé animale dépendent de personnes différentes, dotées de compétences différentes, qui travaillent ensemble et comprennent comment leurs rôles sont liés. Les ACSA montrent également l’importance de renforcer les capacités au plus près des communautés.
Lorsque nous investissons dans des personnes qui comprennent les besoins locaux et leur donnons les compétences, le soutien et les connexions nécessaires, nous pouvons renforcer le système à partir du terrain. Cela est particulièrement pertinent lorsque nous réfléchissons au personnel vétérinaire de demain. Nous devons dépasser une réflexion centrée uniquement sur les professions individuelles et considérer l’ensemble du personnel ainsi que les différents rôles nécessaires pour protéger la santé animale. L’expérience des ACSA nous rappelle que le développement du personnel repose en définitive sur les personnes, les relations, la confiance et l’apprentissage continu. Si nous construisons ces liens de manière efficace, nous pouvons créer des systèmes de santé animale plus résilients, plus inclusifs et mieux à même de répondre aux défis futurs.
Quels enseignements tirés de la Colombie pourraient être utiles à d’autres pays qui cherchent à renforcer leurs systèmes ?
Andrés : Bien que l’ICA dispose depuis plusieurs années de son programme de capteurs épidémiologiques et que la stratégie de vulgarisation en santé animale ait été officiellement établie au sein de l’institut il y a environ trois ans, nous sommes toujours dans un processus d’amélioration et d’apprentissage continus. Nous nous appuyons sur l’expérience acquise sur le terrain par le personnel de l’ICA dans tout le pays. Voici quelques-uns des principaux enseignements que nous avons tirés :
- Former les producteurs d’une communauté aux questions de santé animale, avec deux objectifs fondamentaux : les encourager à s’investir durablement dans leur région et favoriser le partage des connaissances acquises avec les autres habitants de leur territoire.
- Élaborer des plans de travail conjointement avec l’autorité chargée de la santé animale et les producteurs, afin d’écouter leurs besoins et de répondre efficacement à leurs situations spécifiques.
- Fournir du matériel pédagogique et des supports imprimés qui facilitent l’apprentissage, quel que soit le niveau d’éducation de la population, qui peut varier considérablement dans les zones rurales.
- Assurer un accompagnement continu, car cela contribue à garantir une présence institutionnelle et à renforcer la confiance des communautés envers l’autorité chargée de la santé animale.
- Sélectionner stratégiquement les sentinelles épidémiologiques, en donnant la priorité aux personnes issues de la même région ou communauté qui font preuve de leadership et sont disposées à accompagner le changement ; des personnes qui motivent leurs pairs et agissent volontairement sur le terrain comme le prolongement de l’autorité de santé animale.
The Animal Echo vise à favoriser une meilleure compréhension, à l’échelle individuelle et collective, de la santé et du bien-être des animaux. Nous partageons des idées et des points de vue d’experts du monde entier sur la santé et le bien-être des animaux. Les opinions exprimées dans The Animal Echo sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’OMSA.