Après plus de vingt ans passés dans le domaine des urgences vétérinaires, Sonja Olson a atteint un tournant qui l’a amenée à repenser la résilience, l’identité professionnelle et ce que signifie prendre soin des autres sans perdre de vue son propre bien-être.
Son expérience soulève des questions qui dépassent le cadre d’un parcours individuel. Les professionnels de la santé animale jouent un rôle essentiel dans le renforcement des systèmes de santé animale à travers le monde. Pourtant, prenons-nous suffisamment en considération ce qu’il faut pour préserver celles et ceux qui les font vivre ? À travers son parcours personnel et professionnel, Sonja nous invite à réfléchir à la culture du dévouement dans la profession vétérinaire, au lien entre vocation professionnelle et bien-être personnel, ainsi qu’à l’importance de faire du soutien aux personnes qui œuvrent pour la santé animale une responsabilité collective.
Quand mon corps s’est fait entendre plus fort que mon identité professionnelle
Après 20 ans passés dans les services d’urgence vétérinaire, mon corps m’envoyait des signaux de plus en plus forts, mais mon esprit refusait de les entendre.
Je commençais à présenter des signes physiques de stress chronique et d’un taux élevé de cortisol, ainsi qu’un déficit de sommeil qui s’était accumulé au fil de plusieurs décennies. Les signaux d’alerte, d’abord discrets, devenaient de plus en plus alarmants : des épisodes de malaise vagal plusieurs fois par semaine, des tachyarythmies cardiaques et des œdèmes périphériques au niveau des chevilles.
Je comprends aujourd’hui que je souffrais d’un épuisement professionnel chronique, accompagné de troubles médicaux et psychologiques. À l’époque, je trouvais toutes sortes de justifications pour continuer malgré tout. La peur de ne plus savoir qui j’étais si je n’étais plus la Dre Sonja Olson, vétérinaire urgentiste, était profondément déstabilisante et m’isolait davantage.
La question qui m’a finalement amenée à m’arrêter
Depuis longtemps, ma famille, mes amis et mon conjoint me demandaient avec bienveillance comment j’allais et si je ne pourrais pas réduire un peu mes heures de travail et mes responsabilités. Mais j’avais développé ce « syndrome du super-héros », auquel beaucoup d’entre nous sont confrontés dans les professions médicales et les métiers du soin. C’est une stratégie de survie, née d’une culture profondément ancrée dans laquelle le stoïcisme semble faire partie intégrante de la fonction.
Puis, un matin, alors que j’étais particulièrement épuisée et que tous ces symptômes inquiétants étaient présents, mon mari a fini par prononcer les mots que j’avais besoin d’entendre : « Est-ce que ce travail vaut la peine que tu y laisses ta vie, Sonja ? »
Je me suis arrêtée. Puis j’ai poussé un soupir.
J’ai alors compris que cela ne me concernait pas uniquement. Il s’agissait aussi de toutes les autres personnes et de tous les êtres qui comptaient dans ma vie, ainsi que de tout ce que je pourrais encore apporter au bien-être animal et à la médecine vétérinaire si je choisissais de vivre. J’ai donc décidé d’affronter mes peurs et d’assumer la responsabilité éthique de tracer une nouvelle voie professionnelle.
Repenser les idées reçues sur la culture du dévouement dans la profession vétérinaire
La culture du dévouement dans la profession vétérinaire a mis du temps à évoluer au cours de la dernière décennie, mais elle change. Nous sommes aujourd’hui davantage sensibilisés aux difficultés psychosociales qui existent partout dans le monde, dans tous les domaines et à tous les niveaux de la profession vétérinaire, et nous disposons désormais d’un vocabulaire pour les nommer.
Cette prise de conscience contribue à faire reculer la stigmatisation et à développer davantage de bienveillance envers nous-mêmes et les autres. Collectivement, nous commençons à nous attaquer à la honte et à la culpabilité profondément ancrées qui entourent le fait de demander de l’aide, que ce soit pour préserver notre propre bien-être ou pour obtenir des conseils face à des cas complexes.
Cela nous invite toutes et tous à développer des compétences en matière de communication efficace, d’intelligence émotionnelle, de régulation des émotions et de résolution des conflits. Cela exige également un engagement en faveur des personnes qui accomplissent ce travail, à tous les niveaux de l’organisation, de la base jusqu’à la direction. La qualité des soins et la pérennité des carrières en dépendent, tout comme la réussite de chaque structure vétérinaire.
Dans la mesure du possible, cela peut se traduire par un leadership horizontal, une approche de la résolution des problèmes et de l’innovation fondée sur le principe de « prendre son temps pour aller plus loin », ainsi que par une évolution culturelle vers une compassion sincère et concrète, qui place le bien-être des professionnels de terrain comme celui des responsables de structures au cœur des priorités.
Rester fidèle à sa vocation sans se laisser submerger
Mon expérience, associée aux recherches sur la résilience et le bien-être, m’a confortée dans l’importance de prendre régulièrement le temps de réfléchir à notre vocation professionnelle et de renouer avec ce qui nous anime.
Ma vocation a évolué : je souhaite aujourd’hui contribuer au bien-être et à l’épanouissement de tous les êtres vivants, partout dans le monde. Un idéal ambitieux ? Oui. Irréaliste ? Non.
Je suis une optimiste réaliste. Ma pratique de la pleine conscience m’aide à rester attentive à ce qui relève de mon contrôle, à pratiquer l’acceptation radicale et à cultiver l’équanimité, cet état d’équilibre intérieur empreint de compassion qui tempère ma profonde empathie envers tous les êtres vivants.
Ce sont ces mêmes pratiques que je transmets aujourd’hui, à travers mes écrits et mon accompagnement, à mes confrères et consœurs vétérinaires, afin d’aider chacun à construire un parcours qui lui soit propre et durable, vers une vie équilibrée et épanouissante.
Plus forts ensemble, pour un monde en meilleure santé
La nécessité de repenser la manière dont nous prenons soin de nous-mêmes et des autres dépasse le cadre de la médecine vétérinaire. Dans les domaines de la santé animale, de la santé humaine, du bien-être animal et de la protection de l’environnement, chacun œuvre vers un objectif commun : un monde en meilleure santé pour toutes et tous. Beaucoup sont animés par un profond engagement et le désir de faire la différence, mais l’ampleur et l’urgence de ces défis peuvent également avoir des répercussions sur celles et ceux qui s’efforcent d’y répondre.
L’approche Une seule santé nous rappelle que la santé des êtres humains, des animaux et de l’environnement est étroitement liée. Relever des défis sanitaires complexes nécessite donc une collaboration entre les disciplines, les secteurs et les communautés. J’espère que nous saurons être davantage attentifs les uns aux autres et collaborer plus souvent, en mobilisant notre énergie et nos ressources et en renforçant l’efficacité de nos efforts communs pour bâtir un monde en meilleure santé, pour les générations actuelles et futures. C’est là toute l’essence de l’intelligence collective et de la résilience. Ensemble, nous sommes plus forts et plus à même de trouver des solutions.
Prendre soin de celles et ceux qui œuvrent pour la santé animale
Les défis auxquels sont confrontés le secteur de la santé animale et, plus largement, la communauté Une seule santé (One Health) sont urgents. Il ne fait aucun doute que nous avons besoin de l’expertise, de l’engagement et de l’énergie des personnes qui s’emploient à y répondre. Pourtant, l’urgence ne devrait pas nous empêcher de prendre le temps de réfléchir, d’apprendre et d’avoir des échanges constructifs.
Investir dans la santé animale, c’est aussi investir dans celles et ceux qui en sont au cœur. Consacrer nos ressources personnelles — temps, énergie, capacités cognitives et empathie bienveillante — est tout aussi nécessaire que les financements indispensables à la mise en œuvre de nos stratégies. Les financements et les stratégies sont essentiels, mais les environnements de travail bienveillants, le temps, les ressources et l’attention portée au bien-être des personnes qui leur donnent vie le sont tout autant.
Je terminerai donc en vous laissant une version plus douce de la question qui a changé ma vie : que pourrait-il changer si vous preniez soin de vous avec autant d’attention que vous en accordez aux animaux et à la planète ?
The Animal Echo a pour objectif de favoriser une meilleure compréhension individuelle et collective de la santé et du bien-être des animaux. Nous vous proposons des éclairages et des points de vue d’experts du monde entier. Les opinions exprimées dans The Animal Echo sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’OMSA.