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Durée de lecture : 10min

Entre ponts et lames : une vétérinaire au gré des flots

livestock veterinarian_an african american farmer taking care of sheep

publié le

09/21/2026

écrit par

Berenice Rocío Taboada Díaz

Berenice est chargée de communication à l’OMSA à Bruxelles, où elle travaille sur les stratégies de communication pour la région européenne. Forte d’une expérience en journalisme, en relations internationales et en arts visuels, elle a travaillé en Amérique latine, en Afrique, en Europe et en Asie. Son travail consiste à rendre accessibles et attrayants pour des publics variés des sujets complexes tels que la santé animale, le changement climatique et la durabilité, en les traduisant en récits clairs et engageants.

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Pour un vétérinaire spécialisé dans les grands animaux, à quoi ressemble l’art de soigner à des milliers de kilomètres de toute terre ferme ?

Inspiré de l’expérience vécue par les vétérinaires embarqués sur les routes maritimes du bétail, voici le récit d’une journée ordinaire en mer.

Cinq heures trente du matin. Sur le pont, la seule lueur émane d’une lampe frontale. Elena Willis est accroupie au bord d’un enclos, la paume posée contre le flanc d’une génisse qui a boudé sa ration de la veille. Pour l’heure, elle ne dit rien. Elle observe, écoute, attend. Puis, d’un geste précis, elle consigne une note dans un carnet poisseux d’air marin et reprend sa marche.

Il s’écoulera encore plusieurs heures avant que le navire ne s’éveille tout à fait — la réunion du matin, la grande tournée, le rapport de mi-journée —, mais la journée de Elena a déjà commencé. Il en va toujours ainsi : dans le calme feutré qui précède l’aube, au milieu du souffle continu de milliers de bêtes tapies dans l’ombre.

Nous sommes à bord d’un cargo bétailler, quelque part entre l’Australie et son port de destination. Elena est l’une des vétérinaires de bord. Son rôle — méconnu du grand public — consiste à préserver jour après jour, décision après décision, la santé et l’équilibre d’un troupeau géant durant ces semaines d’itinérance maritime.

La quiétude avant l’embarquement

Lorsque Elena monte à bord d’un navire encore vide de toute présence animale, son premier réflexe est de déposer son sac dans sa cabine avant de partir arpenter les lieux. Sans se presser. Pas encore.

« J’aime prendre mes repères, me réapproprier les espaces de vie », explique-t-elle. Elle descend ensuite récupérer le plan de chargement auprès du second capitaine, puis se rend directement à la pharmacie vétérinaire du bord.

Là, elle dresse l’inventaire du voyage précédent : elle contrôle les registres de médicaments, s’assure du bon fonctionnement du matériel et vérifie que le réapprovisionnement pour la traversée à venir est bien en place ou en cours de livraison. C’est un rituel paisible, presque domestique, mené dans une pièce où flottent des effluves de désinfectant et de métal froid.

Au détour d’un coursive, Elena salue les marins croisés lors de précédentes traversées et se présente aux nouveaux venus. Une routine immuable à chaque départ : retrouver des visages familiers, en découvrir d’autres, et partager un même langage de travail entre personnes s’apprêtant à vivre des semaines durant dans un microcosme d’acier porté par les vagues.

« C’est le moment idéal pour m’imprégner de l’architecture des ponts », confie-t-elle, « de vérifier que les infrastructures d’embarquement ne présentent aucun danger, de relire le plan de charge et de m’assurer que chaque enclos est prêt à accueillir les animaux. »

Juste avant l’arrivée du bétail, elle effectue un dernier repérage. Elena descend jusqu’à la rampe principale — le trait d’union entre le quai et le géant des mers — pour en ajuster l’inclinaison en fonction de la marée et du tirant d’eau. Elle parcourt les rampes intérieures, sillonne les coursives, traquant le moindre détail susceptible de créer un obstacle dans les heures à venir. Tout doit être irréprochable. Bientôt, ce silence ne sera plus qu’un souvenir.

Quand le navire entre en résonance

L’embarquement commence, et le navire change brutalement de visage.

Soudain, l’air se remplit du martèlement des sabots sur le pont, du claquement lourd des barrières métalliques et des consignes fusant d’un bout à l’autre des ponts. Descendus des camions, bovins et ovins s’engagent dans les rampes et les coursives vers les enclos qui leur ont été assignés. Selon la taille du bâtiment, l’opération peut durer une journée entière. Parfois plusieurs.

Elena travaille main dans la main avec les convoyeurs (stockpersons), scrutant avec attention la démarche et la dynamique de chaque groupe.

« C’est là que l’on évalue le tempérament du bétail », explique-t-elle, « mais aussi la maîtrise et la douceur des marins dans la manipulation des animaux. »

L’enjeu est de taille. Si l’efficacité exige du rythme, la précipitation se paie au prix fort : glissades, chutes, télescopages, mouvements de panique. Il faut trouver la cadence juste — un tempo maîtrisé. Compter scrupuleusement les animaux à l’entrée de chaque enclos, veiller à la séparation des espèces et des catégories commerciales, suivre le plan de charge au millimètre.

Elena ne tient pas en place. Elle va et vient le long des rampes, vérifiant l’alignement sur la feuille de route, aux aguets de la moindre blessure ou du moindre signe de stress. Lorsque la dernière bête gagne sa stalle, la vétérinaire a déjà parcouru plusieurs kilomètres et gravi d’innombrables volées d’marches.

Pourtant, le labeur ne s’arrête pas là. Avant d’appareiller, retour au travail administratif : consignes de traversée, plans de gestion du bétail, pesées définitives d’embarquement, calculs des rations de fourrage pour s’assurer d’une autonomie parfaite jusqu’à l’arrivée.

La mécanique des jours

Au fil de la navigation, une routine rassurante s’installe à bord.

Dès l’aube, alors que l’équipage s’active pour la distribution de la nourriture, Elena inspecte les mangeoires et les abreuvoirs. Suit la tasse de café soluble avalée rapidement, puis la grande tournée : des heures passées à sillonner chaque pont, à examiner chaque animal pour déceler une blessure, un début de maladie ou un changement de comportement traduisant un inconfort dans l’enclos.

« J’en profite pour surveiller le bon fonctionnement des installations du navire », précise-t-elle, « ainsi que les conditions d’aération et de température dans les différentes zones. »

En milieu de matinée vient l’heure du point fixe dans le bureau du navire. Elena, les convoyeurs, le maître d’équipage (bosun) et généralement le second capitaine se réunissent autour d’une table. On y passe en revue les observations de l’aube et les interventions prioritaires de la journée. Un échange succinct mais essentiel : c’est le moment où l’ensemble du bord — équipage, officiers et vétérinaire — s’accorde sur les soins à prodiguer dans les heures qui suivent.

Une fois la réunion terminée, Elena s’installe au poste informatique pour rédiger un rapport détaillé : état des enclos, conditions de navigation, bilan sanitaire et bien-être du troupeau. Ce document, couplé à la position géographique du navire à la mi-journée, est immédiatement transmis à l’exportateur ainsi qu’aux autorités de régulation. Une procédure quotidienne, presque mécanique, mais capitale : elle est le garant que ce qui se joue en haute mer — loin de toute côte et de tout contrôle visuel direct — reste parfaitement transparent pour les responsables à terre.

Puis, la vétérinaire gagne de nouveau les ponts.

Une attention sur mesure

Chaque journée réserve son lot d’imprévus et d’exigences particulières : les animaux qui nécessitent une attention individuelle.

Chaque pont dispose d’enclos-infirmeries dédiés. Lorsqu’une bête doit recevoir des soins, Elena fait équipe avec un convoyeur expérimenté pour l’y déplacer délicatement. Elle y bénéficie de plus d’espace, d’un accès facilité à la nourriture et aux soins requis.

C’est une tâche qui s’effectue impérativement à deux. Personne ne déplace seul un animal de grande taille en toute sécurité sur un navire soumis au roulis.

La distribution du fourrage en fin d’après-midi offre une nouvelle occasion d’observer le troupeau : l’appétit des bêtes, leur aisance autour des râteliers, l’absence de rivalité excessive, l’harmonie générale du groupe. Des signaux faibles, mais que l’œil exercé de Elena a appris à décoder.

Avant de clore sa journée, elle effectue un dernier passage par les enclos-infirmeries pour s’assurer du confort des animaux sous traitement. Puis, un ultime tour du propriétaire avant de pouvoir enfin prendre un repos mérité.

Le lendemain dès l’aube, tout recommencera.

L’équilibre d’un tout

Vue de l’extérieur, on pourrait croire que la préservation du bien-être animal lors de ces traversées repose entièrement sur les épaules d’une seule personne : le vétérinaire de bord. L’expérience de Elena raconte pourtant une histoire bien différente.

Son action s’inscrit au cœur d’un maillage humain et technique beaucoup plus vaste : les convoyeurs au contact direct des bêtes, l’équipage qui entretient les stalles et le navire, les officiers qui pilotent la traversée, sans oublier les systèmes automatisés qui fournissent eau, nourriture, ventilation et données. Personne ne travaille en vase clos. La réunion du matin, le rapport quotidien, le tandem nécessaire pour déplacer une bête blessée : chaque geste est un acte de coordination qui soutient un édifice bien plus grand que la somme de ses parties.

Assurer la santé du bétail au milieu de l’océan est une responsabilité partagée. Si elle s’appuie sur des réglementations strictes, elle s’incarne avant tout dans des centaines de décisions individuelles prises au fil du voyage. Un engagement renouvelé enclos par enclos, tournée après tournée, traversée après traversée, par des hommes et des femmes qui ont fait le choix de veiller sur le vivant, loin de la terre ferme.

The Animal Echo vise à favoriser une meilleure compréhension, à l’échelle individuelle et collective, de la santé et du bien-être des animaux. Nous partageons des idées et des points de vue d’experts du monde entier sur la santé et le bien-être des animaux. Les opinions exprimées dans The Animal Echo sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’OMSA.

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