Résumé
Les risques pour la santé mentale auxquels sont exposés les intervenants vétérinaires mobilisés lors des situations d’urgence — vétérinaires praticiens, techniciens vétérinaires habilités et agents communautaires de santé animale — sont désormais reconnus et étudiés dans un large éventail de situations de catastrophes et de contextes nationaux. Des enquêtes menées auprès de ces intervenants ont mis en évidence des lacunes significatives tant au niveau de la formation et des programmes d’enseignement que des lignes directrices, politiques et dispositifs d’accompagnement pour les personnes exposées à des événements traumatiques lors des interventions d’urgence. Il ressort de ces multiples études qu’entre 50 % et 70 % des intervenants déclarent présenter des symptômes de troubles mentaux, ce qui illustre l’ampleur du phénomène. Dans une enquête internationale à laquelle ont participé 237 intervenants opérant en situations d’urgence, 60 % des vétérinaires ont déclaré ne pas avoir connaissance de lignes directrices organisationnelles dédiées à la santé mentale et au bienêtre. Seuls 24 % des répondants avaient bénéficié d’une formation appropriée ; par ailleurs, 16 % seulement avaient reçu un soutien psychologique pendant l’événement d’urgence et 13 % après l’événement. Pour renforcer le soutien apporté aux personnels vétérinaires et améliorer leur résilience, certaines mesures devront être prises aux niveaux tant international que national, opérationnel et individuel. Cela inclut notamment la conduite d’évaluations, l’élaboration d’un cadre législatif approprié et de politiques sur le sujet, l’offre d’activités de formation et l’intégration de bonnes pratiques. Néanmoins, les résultats de l’enquête indiquent que les stratégies à elles seules ne constituent pas une réponse suffisante. La profession doit pouvoir compter sur un leadership ayant à cœur d’instaurer une culture pérenne de santé, sécurité et bien-être pérenne et ce à chaque niveau, afin de protéger les personnels vétérinaires.
« J’ai eu un épisode dépressif majeur, j’ai été hospitalisé trente jours et je suis retourné au travail au bout de six mois. » « Nous avons perdu un vétérinaire par suicide lors d’une intervention d’urgence liée à une maladie animale. » « Nous sommes STRESSÉS. » Ces extraits figurent parmi les commentaires anonymes que j’ai recueillis auprès de vétérinaires intervenus en situations d’urgence, après leur déploiement.
Ces expériences ne sont pas des incidents isolés. De manière générale, les problèmes de santé mentale ou comportementale rapportés par les vétérinaires sont plus graves que dans la population générale. Ce constat a été documenté dans plusieurs pays, notamment le Canada [1], la Nouvelle-Zélande [2], les États-Unis d’Amérique [3] et l’Allemagne [4]. Les vétérinaires intervenant dans des contextes de catastrophes rapportent également des impacts de diverses natures sur leur santé mentale, dont une anxiété, des troubles du sommeil, des difficultés relationnelles, une dépression, des cauchemars et des idées suicidaires.
Dans une étude d’envergure mondiale portant sur 237 intervenants urgentistes, 51 % des vétérinaires ont déclaré avoir présenté au moins un de ces symptômes lors d’une intervention en situation de catastrophe, symptômes qui restaient présents six mois plus tard chez 34 % d’entre eux [5]. Des effets durables similaires impactant la santé mentale ont été notifiés en lien avec des événements zoosanitaires : six ans après l’épizootie de fièvre aphteuse de 2001 aux Pays-Bas, 40 % des vétérinaires présentaient encore des symptômes de stress traumatique [6]. Chez certains urgentistes vétérinaires confrontés à l’épizootie de fièvre aphteuse de 2010 au Japon, les signes de troubles de stress post-traumatique étaient présents jusqu’à deux ans après l’intervention [7]. D’après une étude internationale portant sur des vétérinaires urgentistes intervenus lors de catastrophes impactant les animaux, 57 % des intervenants déclaraient souffrir des effets de leur affectation sur leur santé mentale [8]. La fréquence des effets notifiés était plus élevée chez les intervenantes que chez leurs confrères masculins, tandis que les taux de détresse les plus élevés étaient corrélés aux contacts avec des animaux grièvement blessés — mais aussi à l’exposition à des civils ou membres des équipes d’intervention blessés [8].
Ces études illustrent, comme d’autres recherches, l’ampleur et la persistance des problèmes de santé mentale associés au travail des vétérinaires intervenant en situations d’urgence. Or, il importe de souligner que certaines orientations et ressources existent déjà, qui permettent de traiter ces risques. Par exemple, le Département d’agriculture des États-Unis d’Amérique (USDA) a publié des lignes directrices via son Système national de gestion des urgences de santé animale (NAHEMS), dont l’un des chapitres est consacré aux risques psychologiques [9]. Toutefois, ces ressources sont encore peu connues et donc peu utilisées.
Lors d’une enquête conduite à l’échelle internationale sur 237 vétérinaires intervenant en situations d’urgence, 60 % des répondants ignoraient l’existence de lignes directrices ou de normes relatives à la santé mentale, seulement 24 % avaient reçu une formation appropriée, 16 % avaient bénéficié d’un soutien psychologique pendant l’événement et 13 % après l’événement [5]. L’étude met en évidence l’importance de la formation en tant que facteur d’amélioration de la santé mentale : chez les vétérinaires ayant suivi une formation en santé mentale avant leur affectation, les taux d’anxiété et/ou de dépression signalés (27,8 %) étaient plus faibles que chez ceux n’ayant reçu aucune formation (42,9 %) [10].
Prise de conscience croissante et ressources disponibles
L’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) aborde plusieurs aspects de la gestion des catastrophes et des urgences, comme en témoignent ses Lignes directrices relatives à la gestion des catastrophes [11], aux enquêtes sur les événements biologiques suspects [12] et à la conduite des exercices de simulation [13]. Par ailleurs, l’OMSA a conçu et organisé des sessions de formation sur le sujet, accueilli des conférences mondiales et contribué à des exercices de simulation, dont l’exercice Phoenix suivi par douze pays travaillant sur un scénario fictif d’agro-terrorisme. L’ensemble de ces initiatives améliorent le niveau de préparation, tout en sensibilisant davantage aux pressions auxquelles sont confrontés les vétérinaires intervenant en situations d’urgence.
L’OMSA a également conçu des formations en ligne en gestion des urgences et consacré un numéro de la Revue scientifique et technique à la prévention des catastrophes et à la préparation préalable, avec notamment un article traitant de la santé mentale, la sécurité et le bien-être des vétérinaires mobilisés dans ce domaine [14]. Plus récemment, l’OMSA a sensibilisé encore plus à cette question en publiant dans The Animal Echo un article intitulé « Reconnaître et prendre en charge la détresse psychologique dans le secteur vétérinaire » [15]. Ces ressources reflètent la prise de conscience de l’aggravation des problèmes de santé mentale et ont vocation à fournir des pistes d’amélioration.
Plus de la moitié des vétérinaires déployés en situation d’urgence présentent des troubles de santé mentale sur le terrain — et pour un sur trois, ces effets persistent bien après la fin de la crise.
Stratégies pour le bien-être des intervenants en situations d’urgence
En quoi pourraient consister ces améliorations dans la pratique ? Pour soutenir le bien-être mental des vétérinaires intervenant sur le terrain, il faut agir à plusieurs niveaux, depuis la préparation des individus jusqu’à la mise en place d’une bonne coordination internationale.
Imaginons que nous sommes confrontés à la propagation à grande échelle d’une épizootie de peste porcine africaine (PPA) frappant plusieurs pays d’une région de l’OMSA. Il conviendra de mobiliser rapidement les Services vétérinaires nationaux pour intervenir en urgence, avec des équipes travaillant sous une forte pression émotionnelle. Le Code sanitaire pour les animaux terrestres de l’OMSA [16] préconise l’abattage sanitaire et la surveillance, deux mesures clés à appliquer par les pays pour recouvrer leur statut indemne de PPA après la survenue des foyers. Or, les personnes qui mènent ces activités se voient donc exposées à des situations éprouvantes et traumatisantes tout au long de l’intervention d’urgence. Plusieurs mesures peuvent minimiser ces impacts négatifs.
Au niveau des individus, les vétérinaires intervenant en situations d’urgence devraient être formés, non seulement aux procédures d’intervention d’urgence, mais aussi aux politiques et pratiques visant à assurer leur sécurité et à protéger leur santé et leur bien-être. Une formation aux premiers secours psychologiques, notamment via des ressources libres d’accès comme le cours « Premiers secours psychologiques » proposé sur la plateforme Coursera [17], peut aider les intervenants à mieux identifier et gérer les problèmes de santé mentale. Les intervenants devraient également être informés, avant leur déploiement sur le terrain, des ressources en santé mentale à leur disposition.
Lors de situations d’urgence, des mesures concrètes peuvent faire une différence notable en termes de bien-être, par exemple un temps de repos suffisant, des repas à heures régulières et la possibilité de quitter le théâtre d’intervention à certains moments. Les intervenants peuvent aussi mieux gérer leur détresse s’ils sont soutenus par leurs pairs, s’ils participent à des débriefings d’équipe et s’ils ont la possibilité de consulter des psychologues, en personne ou à distance.
Au niveau des individus, les vétérinaires intervenant en situations d’urgence devraient être formés, non seulement aux procédures d’intervention d’urgence, mais aussi aux politiques et pratiques visant à assurer leur sécurité et à protéger leur santé et leur bien-être.
Prendre soin du bien-être des intervenants sur le terrain
Les chefs d’équipe jouent un rôle essentiel dans la protection du bien-être des membres de leur équipe. Ils doivent être formés à la détection des signes de détresse, tels que le syndrome de stress aigu, le syndrome de stress post-traumatique, la dépression et les idées suicidaires, et savoir comment réagir de manière appropriée et à qui demander de l’aide si nécessaire. Les responsables d’équipe doivent également veiller au respect systématique des protocoles de santé et de sécurité tout au long d’une intervention d’urgence. Cela peut inclure des débriefings quotidiens, la possibilité pour les membres de l’équipe d’exprimer leurs inquiétudes, une alternance travail-repos équilibrée, un approvisionnement adéquat et l’accès à des dortoirs calmes et à des espaces de repos. La rotation du personnel à différentes responsabilités peut également contribuer à réduire l’exposition prolongée à des tâches particulièrement éprouvantes, telles que les opérations d’euthanasie et les interactions avec des éleveurs en proie à une forte émotion.
Stratégies des Services vétérinaires nationaux
Au-delà de l’intervention d’urgence immédiate, le soutien du bien-être des intervenants nécessite aussi un engagement institutionnel à long terme. À cet égard, les Services vétérinaires nationaux jouent un rôle essentiel. Ils ont la responsabilité d’évaluer les programmes existants et de déceler les lacunes au niveau de la législation, des formations et des protocoles prévus pour la protection du bien-être des intervenants. Les plans d’urgence, les politiques et les recommandations professionnelles en matière de gestion des situations d’urgence devraient pleinement intégrer les questions de santé mentale.
Par ailleurs, les Services vétérinaires peuvent organiser un accès à des professionnels de la santé mentale sous forme présentielle ou à distance, et encourager le débat sur la santé mentale par le biais de mesures politiques, de publications et de réunions associant à la fois les praticiens et les parties prenantes du secteur public.
Les écoles vétérinaires peuvent également contribuer au bien-être des intervenants en intégrant la santé mentale, le bien-être et la résilience dans le programme d’enseignement de la médecine vétérinaire et en dynamisant la recherche sur les défis en matière de santé mentale liés à la gestion des urgences vétérinaires.
Stratégies internationales
Les situations d’urgence liées à des maladies animales transfrontalières nécessitent souvent une coordination internationale et peuvent soumettre les intervenants en santé animale à une pression considérable. Dans ce contexte, l’OMSA peut jouer un rôle de chef de file dans la promotion de la sécurité, de la santé et du bien-être de l’ensemble des effectifs vétérinaires à l’échelle mondiale. Il peut s’agir, par exemple, de travailler en partenariat avec l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à l’élaboration de lignes directrices à l’intention des Services vétérinaires nationaux concernant la santé, la sécurité et le bien-être des intervenants lors de situations d’urgence vétérinaire, dans une perspective « Une seule santé ».
L’OMSA pourrait également veiller à l’intégration systématique de la santé mentale et du bien-être des intervenants dans certains cadres et programmes majeurs, en particulier le Code sanitaire pour les animaux terrestres, le Code sanitaire pour les animaux aquatiques, le Processus pour la performance des Services vétérinaires (Processus PVS) et les initiatives de développement des ressources humaines.
En outre, l’OMSA peut promouvoir la santé mentale des vétérinaires lors de conférences mondiales et de réunions techniques sur la gestion des urgences, le bien-être animal, la réduction des menaces biologiques et certaines maladies majeures telles que la grippe aviaire ou la PPA, et mettre en avant cette question à l’occasion de la de la Session générale annuelle de son Assemblée mondiale des Délégués.
Instaurer une culture soutenante de la santé mentale
L’expression courante dans le monde des affaires —« la culture ne fait qu’une bouchée de la stratégie » — reflète l’idée que la culture mise en place dans une organisation est bien plus déterminante pour sa réussite qu’un plan stratégique.
La recherche a maintes fois démontré l’échec des stratégies visant à protéger les vétérinaires déployés sur le terrain contre les risques menaçant leur santé mentale, et ce malgré la mise en place de programmes de formation, de lignes directrices, de protocoles et de procédures opérationnelles normalisées. Alors même que nous n’enverrions aucun vétérinaire dans des situations physiquement dangereuses sans équipement de protection individuelle approprié, le fait est les intervenants vétérinaires sont fréquemment exposés à des risques de santé mentale, sans que nous leur offrions de préparation ni le soutien psychologique nécessaire.
La stratégie seule ne suffit pas à surmonter la crise actuelle de santé mentale chez les vétérinaires déployés sur le théâtre des opérations.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une culture de la santé mentale. Notre profession doit établir, adopter et promouvoir une culture de la sécurité, de la santé et du bien-être au sein des Services vétérinaires nationaux, pour un meilleur renforcement et protection de nos ressources humaines.
Ce n’est pas une option ; c’est un impératif.
Si vous êtes concerné par les sujets abordés dans cet article, sachez que vous pouvez bénéficier d’un accompagnement. Vous trouverez les numéros d’assistance téléphonique gratuits et confidentiels de votre région sur le site https://findahelpline.com/i/iasp.
Traduit de l’original en anglais.
Image principale : ©Yutthana Gaetgeaw, Getty Images
Références
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