Le secteur vétérinaire est confronté à une crise souvent invisible, mais largement documentée : un niveau élevé d’épuisement professionnel, un stress persistant et des problèmes de santé mentale qui menacent la rétention du personnel, la qualité des soins et la résilience des équipes vétérinaires.
Dans les cliniques et les hôpitaux, ces pressions compromettent non seulement le bien-être individuel, mais aussi la pérennité de la profession. Si les approches se sont longtemps concentrées sur la résilience individuelle, les recherches montrent que le soutien systémique et les investissements organisationnels en faveur du bien-être sont essentiels pour fidéliser les professionnels qualifiés et garantir la santé et le bien-être des animaux.
Considérer le bien-être comme une priorité stratégique du développement des effectifs transforme le débat : il ne s’agit plus d’un simple « plus » ou d’une responsabilité individuelle. Il s’agit d’un investissement dans la solidité, les compétences et la longévité de la profession vétérinaire. Repenser le bien-être sous cet angle n’est pas seulement opportun ; c’est indispensable pour l’avenir de la médecine vétérinaire à l’échelle mondiale.
Nous avons demandé à la Dr Marie Holowaychuk de partager son point de vue sur la manière dont le bien-être vétérinaire peut être repositionné comme une priorité du développement des effectifs. Voici ce qu’elle nous a confié.
Que signifie pour vous le bien-être vétérinaire et pourquoi est-il important au travail ?
Dr Marie Holowaychuk : Pour moi, le bien-être vétérinaire correspond à la capacité d’une personne à s’épanouir sur les plans physique, mental et émotionnel. Il ne s’agit pas simplement de l’absence de maladie ou d’épuisement professionnel, mais de la présence des ressources et du soutien nécessaires pour faire face aux exigences particulières de notre profession.
Le bien-être est important au travail parce que nous y passons la majeure partie de notre temps éveillé. En médecine vétérinaire, nous sommes confrontés à des facteurs de stress inhérents à la profession : de longues heures de travail, des décisions médicales à forts enjeux et des conversations difficiles qui peuvent affecter notre bien-être lorsqu’elles ne sont pas prises en compte.
Les recherches montrent de manière constante que le bien-être n’est pas un simple « bonus » personnel ; il est étroitement lié à l’environnement organisationnel. La qualité de la communication au sein de l’équipe, la gestion de la charge de travail, le sentiment d’appartenance et le niveau de confiance envers les dirigeants sont les principaux moteurs d’un environnement de travail sain. Lorsque nous faisons du bien-être une priorité au travail, nous ne faisons pas seulement en sorte que les individus se sentent mieux ; nous garantissons également la stabilité et l’efficacité de toute l’équipe vétérinaire.
Qu’est-ce qui vous a inspirée à vous consacrer au bien-être vétérinaire dans votre carrière ?
Dr Marie : Mon inspiration est à la fois profondément personnelle et générationnelle. J’ai grandi dans l’univers de la médecine vétérinaire : mes deux parents étaient vétérinaires. J’ai passé mon enfance à travailler dans la clinique pour animaux de compagnie de ma mère et j’ai développé un profond respect pour le travail de réglementation et de protection animale accompli par mon père.
J’aime cette profession, mais au cours des dernières décennies, j’ai observé une évolution majeure et préoccupante de la satisfaction professionnelle de mes collègues.
Mes propres expériences d’épuisement professionnel lorsque je travaillais dans le milieu universitaire ont constitué un tournant. J’ai réalisé que même celles et ceux qui sont considérés comme très « performants » selon les critères traditionnels peuvent finir par s’essouffler et perdre leur motivation.
Je suis passionnée par l’idée de permettre aux professionnels talentueux de rester durablement dans cette profession extraordinaire. Pour y parvenir, j’ai compris que je devais aller au-delà des soins intensifs et me concentrer sur la dimension humaine de la médecine vétérinaire, en défendant la santé mentale et des parcours professionnels durables pour notre communauté.
Quelles idées reçues sur le bien-être en médecine vétérinaire observez-vous ? Pourquoi les facteurs systémiques l’emportent-ils sur la résilience individuelle ?
Les idées reçues dans notre secteur oscillent souvent entre deux extrêmes. D’un côté, certains considèrent l’épuisement professionnel comme un « rite de passage » inévitable auquel tout le monde finira par succomber. De l’autre, il existe un déni dangereux, souvent lié à la honte, qui consiste à penser : « Cela ne m’arrivera pas. »
La réalité est que toute personne exerçant en médecine vétérinaire est vulnérable à l’épuisement professionnel en raison des facteurs de stress inhérents à notre métier, notamment la détresse morale liée aux dilemmes éthiques et la pression sociale associée aux services orientés vers la clientèle.
L’idée reçue la plus préoccupante est toutefois de considérer le burnout comme un manque de résilience individuelle. Les recherches démontrent que les facteurs organisationnels et systémiques sont les principaux prédicteurs de l’épuisement professionnel.
Vous pouvez placer une personne extrêmement résiliente et attentive à son bien-être dans un environnement de travail toxique avec une charge de travail ingérable : elle finira malgré tout par s’épuiser. Aucune quantité de yoga, de méditation ou de « force mentale » ne peut compenser un manque de soutien systémique. Nous devons cesser de demander aux individus d’être plus résilients et commencer à demander aux organisations d’être plus soutenantes.
Comment la formation vétérinaire peut-elle mieux soutenir le bien-être des étudiants ? Quel rôle cela joue-t-il dans la construction d’une main-d’œuvre plus résiliente ?
La plupart des écoles vétérinaires progressent en proposant un accompagnement psychologique sur site, notamment grâce à des assistants sociaux et des conseillers spécialisés. C’est une première étape essentielle compte tenu des taux élevés d’anxiété et de dépression chez les étudiants.
Cependant, je pense qu’il faut aller plus loin en intégrant le bien-être au cœur même du cursus. Nous devons préparer les étudiants à la réalité de la pratique, et pas seulement à la science médicale.
Cela implique notamment de faire évoluer leur conception de l’identité professionnelle. En nous inspirant des travaux de la Dr Armitage-Chan au Royal Veterinary College, nous devrions encourager une identité professionnelle davantage centrée sur la résolution de problèmes que sur le seul diagnostic, afin d’aider les étudiants à trouver de la satisfaction professionnelle même lorsqu’un résultat clinique parfait n’est pas possible.
Par ailleurs, nous devons renforcer la formation à la gestion des conflits et des facteurs de stress moral auxquels les professionnels sont confrontés quotidiennement. En développant ces compétences dès les études, nous ne faisons pas qu’aider les étudiants à réussir leur cursus ; nous leur donnons les moyens de construire une profession plus saine et plus durable.
Pouvez-vous partager des exemples de structures vétérinaires ayant intégré le bien-être dans leur stratégie de développement des effectifs ? Quels bénéfices en ont résulté ?
J’ai vu plusieurs organisations et structures innovantes investir dans le développement des compétences en communication et en leadership, en mettant l’accent sur la sécurité psychologique et un leadership humble.
Ces structures s’éloignent des approches descendantes et privilégient plutôt l’alignement sur des valeurs communes ainsi qu’une gestion proactive de la charge de travail. En favorisant une culture où la communication assertive est encouragée et où les membres de l’équipe se sentent en sécurité pour partager leurs difficultés, elles ont observé des améliorations mesurables de la satisfaction au travail et de la fidélisation des collaborateurs.
Le bien-être doit être une priorité stratégique portée par la direction. Des programmes tels que The Working Mind de la Commission de la santé mentale du Canada constituent d’excellents exemples d’outils fondés sur des données probantes visant à promouvoir la santé mentale au travail et à réduire la stigmatisation autour de ces sujets.
Lorsqu’une organisation accorde à la santé mentale la même importance qu’à l’excellence clinique, elle obtient une équipe plus engagée, plus fidèle et plus performante.
Quelles premières mesures les organisations — des écoles aux cliniques en passant par les gouvernements — peuvent-elles prendre pour intégrer le bien-être dans leurs politiques de gestion des effectifs ?
La première étape consiste à garantir l’accès aux ressources essentielles, notamment un soutien en santé mentale via des programmes d’aide aux employés (PAE) ou des régimes complets de couverture santé.
Les dirigeants devraient également s’informer sur les ressources proposées par les associations vétérinaires locales ou régionales et veiller à ce que ces informations soient clairement communiquées à l’ensemble du personnel.
Au-delà de ce soutien de base, les organisations doivent former leurs responsables à une communication saine et à la résolution des conflits. Nous devons intégrer la sécurité psychologique au cœur même des politiques internes, en garantissant des mécanismes clairs et sécurisés permettant aux collaborateurs d’exprimer leurs préoccupations sans crainte de représailles.
Enfin, il est essentiel d’adopter une vision globale des effectifs, en prenant en compte les risques physiques et psychologiques du métier et en mettant en place des politiques qui protègent le temps de repos et de récupération.
Le bien-être ne doit pas être considéré comme une réflexion secondaire ; il doit constituer la base sur laquelle reposent toutes les autres politiques professionnelles.
The Animal Echo vise à promouvoir la compréhension individuelle et collective de la santé et du bien-être des animaux. Nous vous présentons des idées et des opinions d’experts en matière de santé et de bien-être des animaux dans le monde entier. Les opinions exprimées dans The Animal Echo sont celles de(s) auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’OMSA.