Scientifique

Analyse

Genre

Durée de lecture : 16min

Transformer les pratiques de prospective, transformer les systèmes collectifs

publié le

04/04/2025

écrit par

Thays Prado

Fondatrice de Feminist Futures et cofondatrice de Women Who Future(s), Thays est une experte en matière de genre, une conteuse et une théoricienne féministe de l’avenir qui effectue des voyages de prospective féministe avec des ONG internationales au service des femmes et des jeunes filles, en particulier celles issues de la « majorité mondiale ».

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Comment la diversité et l’inclusion, le féminisme intersectionnel et la décolonialité peuvent nous aider à réimaginer des avenirs souhaitables pour tous

Dans le domaine de la santé et du bien-être des animaux, il peut sembler étrange, à première vue, de prendre en compte les résultats des exercices de prospective pour influencer les politiques ou les stratégies, en particulier lorsque les politiques actuelles sont fondées sur des éléments scientifiques probants et s’appuient sur des prévisions et la modélisation des maladies. Toutefois, face à des problèmes de santé complexes et systémiques, les éléments scientifiques probants ne suffiront peut-être pas à eux seuls à stimuler les actions. Depuis la pandémie de COVID-19, l’utilisation des méthodes prospectives et de la prospective stratégique a pris un nouvel essor au sein des gouvernements et des organisations dans tous les secteurs à travers le monde, y compris celui de la santé [1]. La « polycrise », à savoir l’état volatil, incertain, complexe et ambigu (concept VUCA) du monde a rendu encore plus évidente l’interdépendance et l’imbrication des défis qui se présentent à nous. Le secteur de la santé et du bien-être des animaux est susceptible d’être directement ou indirectement touché par les effets d’entraînement du changement climatique, de la déforestation, des réglementations relatives à l’utilisation des terres, des avancées technologiques, de la désinformation, des maladies émergentes et du recul des droits humains, pour ne citer que quelques exemples. Par conséquent, il existe un consensus croissant selon lequel le fait de s’appuyer exclusivement sur des données actuelles et des stratégies à court terme ne suffira pas à garantir la survie, l’adaptabilité et la prospérité des institutions. En effet, les coûts matériels et immatériels associés au manque de préparation pour répondre rapidement et efficacement aux situations d’urgence sont bien trop importants.

La réflexion prospective et la prospective stratégique offrent un moyen de faire progresser la connaissance des changements, des opportunités ou des perturbations émergents, tant au sein des secteurs de la santé et du bien-être animal qu’en dehors de ces secteurs. Ce processus implique d’explorer les implications de ces questions émergentes, de projeter un large éventail de scénarios futurs et de tester la résistance au stress des stratégies existantes et nouvelles afin de mieux se préparer aux conditions émergentes et de créer les conditions d’un avenir meilleur [2]. En outre, une récente étude exploratoire dans le domaine de la médecine humaine a conclu que la réflexion prospective et la prospective stratégique pourraient bénéficier de manière significative à la science médicale, en favorisant le dialogue interdisciplinaire et en influençant l’émergence d’avenirs plus souhaitables [3].

Les résultats d’un projet de prospective donné dépendent toutefois fortement de la manière dont le processus est mené et de l’intention qui le sous-tend. Les processus de prospective et d’anticipation ont été fortement critiqués par les futuristes, les universitaires et les activistes féministes qui affirment que cette pratique reproduit souvent des mentalités capitalistes, coloniales et patriarcales, conduisant les institutions à perpétuer des passés et des présents inégaux et discriminatoires, au lieu de contribuer activement à un avenir meilleur et plus juste pour tous [4]. Il n’est pas rare d’identifier chez les praticiens de la prospective et ceux qui les engagent un certain état d’esprit consistant à utiliser la prospective pour « gagner » une course vers l’avenir, pour arriver avant leurs concurrents et gagner plus d’argent, pour coloniser une certaine version de l’avenir et la vendre ou l’imposer à d’autres. La même logique des jeux de guerre, qui est à l’origine de la prospective stratégique, prévaut encore dans de nombreuses pratiques de prospective à travers le monde [5]. De nombreuses institutions publiques et privées utilisent souvent (intentionnellement ou non) la prospective pour fonctionner dans un paradigme individualiste fondé sur la peur, qui privilégie le progrès et la réussite au prix de l’oppression, de l’exclusion et de l’effondrement d’autrui. Il faut au contraire que la prospective permette d’imaginer et de défendre radicalement d’autres moyens d’atteindre le bonheur, la prospérité et le bien-être collectifs, en harmonie avec le monde naturel.

Cela ne veut pas dire que la prospective devrait nécessairement se concentrer davantage sur la réalisation de futurs utopiques, de lieux de « perfection idéale », car le fait de considérer ces scénarios comme intrinsèquement irréalisables ne nous aidera pas outre mesure à créer une réalité différente [6]. Cependant, les pratiques de prospective devraient s’efforcer d’adopter une approche plus transformatrice : une approche dans laquelle les versions préférées de l’avenir impliquent une transformation profonde des systèmes, des politiques et des pratiques en place, et sont adoptées pour le bien de tous les êtres vivants et de nos écosystèmes naturels [7]. Pourquoi cet objectif n’a-t-il pas encore été atteint ? On peut affirmer que les approches prospectives souffrent encore des lacunes suivantes : (i) la diversité parmi les praticiens et les participants ; (ii) l’application d’une perspective intersectionnelle ; et (iii) une approche féministe décoloniale pour réaliser les futurs souhaitables. Penchons-nous sur chacune de ces lacunes et réfléchissons à ce qui peut être fait pour les combler.

Le secteur de la santé et du bien-être des animaux est susceptible d’être directement ou indirectement touché par les effets d’entraînement du changement climatique, de la déforestation, des réglementations relatives à l’utilisation des terres, des avancées technologiques, de la désinformation, des maladies émergentes et du recul des droits humains.

Veiller à la diversité parmi les praticiens de la prospective et les participants à la prospective

Bien que les pratiques en matière de diversité, d’égalité et d’inclusion aient récemment été abandonnées par de nombreuses entreprises dans le monde entier, l’augmentation de la diversité des participants à toute entreprise est une stratégie éprouvée et efficace pour combler les lacunes en matière de connaissances, élargir les perspectives et générer une véritable innovation [8,9]. Par exemple, l’élargissement de la prospective stratégique aux femmes établies dans les pays à faible revenu qui s’occupent du bétail dans les zones rurales aiderait le secteur de la santé animale à identifier et à anticiper les risques potentiels d’insécurité alimentaire ou de transmission d’agents pathogènes par les animaux, qui ne seraient autrement pas répertoriés par un groupe exclusivement composé d’hommes (qui possèdent le bétail mais n’ont pas la responsabilité de s’en occuper) [10]. Pourtant, la prospective reste un domaine très largement dominé par les hommes du Nord global, et lorsque des efforts intentionnels ne sont pas déployés pour remédier à ces inégalités, la majorité des experts invités à participer à des exercices de prospective finissent par représenter le groupe démographiquement dominant. En conséquence, les préjugés inconscients ont tendance à ne pas être identifiés ou à ne pas être suffisamment remis en question, ce qui limite les perspectives quant aux futurs possibles. Pour accroître la diversité, il est essentiel de se demander d’abord comment, et non pas si, les préjugés inconscients des clients et des praticiens de la prospective réduisent la diversité des experts et des participants impliqués dans l’exercice. Parfois, il suffit de définir ce qu’est un « expert », et quel type d’expertise est nécessaire et reconnu comme tel, pour élargir les possibilités de participation.

Ensuite, il est important d’identifier les obstacles qui entravent la participation des femmes, des jeunes, des communautés PANDC* et LGBTQIA+**, des personnes en situation d’handicap, des migrants et des réfugiés, et de ceux qui vivent dans les pays de la « majorité mondiale » ou dans les zones rurales. Les obstacles peuvent, par exemple, être liés à des difficultés d’accès à l’espace physique ou numérique où un groupe se réunira. Une fois les obstacles identifiés, il est possible de réfléchir à des solutions pour gérer les défis financiers, les restrictions de mobilité, les problèmes de sécurité, les fractures numériques, le manque de temps, les responsabilités antagonistes ou les barrières linguistiques, par exemple, afin d’assurer une plus grande diversité. Il est également important de prendre en compte les dynamiques de pouvoir visibles et invisibles en présence, l’utilisation d’un jargon académique et complexe dans les exercices de prospective, et l’adoption de certaines attitudes et d’un langage corporel qui peuvent être interprétés comme intimidants pour ceux qui y sont moins habitués. La création d’un espace sûr, non hiérarchique et accessible est essentielle pour encourager une véritable implication et une participation significative de toutes les personnes conviées. Enfin, il est nécessaire de s’interroger sur l’efficacité des méthodes utilisées par le groupe et de rechercher si des méthodes différentes ou complémentaires pourraient rendre le processus de prospective plus facile et plus accessible pour toutes les personnes impliquées. Cela peut paraître une charge supplémentaire, mais il convient de noter que les praticiens de la prospective n’ont pas besoin de trouver seuls toutes les réponses et les solutions pour accroître la diversité et l’inclusion. S’ils s’engagent à atteindre ces objectifs, les solutions peuvent être élaborées avec ceux qu’ils s’efforcent d’impliquer [11].

© Getty Images- Charday Penn

La prospective sous l’angle de l’intersectionnalité

Une fois que le groupe est suffisamment diversifié et son inclusion effective, la deuxième étape devient beaucoup plus facile à exécuter : aborder l’analyse de l’horizon, la planification des scénarios et les prévisions rétrospectives sous l’angle de l’intersectionnalité. C’est le cas puisque les personnes apportent souvent non seulement leurs connaissances intellectuelles, mais aussi leurs expériences physiques et identitaires. Ce qui fait parfois défaut dans les processus de prospective moins diversifiés, c’est une analyse nuancée de la manière dont les groupes de personnes sont différemment, disproportionnellement et spécifiquement touchés par les marqueurs de changement et les scénarios potentiels en raison de leur sexe, de leur sexualité, de leur race, de leur appartenance ethnique, de leur âge, de leur statut socio-économique et migratoire, de leur situation géographique, de leur religion, de leur niveau d’enseignement formel, etc. Plus ces différences et ces spécificités sont identifiées et prises en compte, plus le processus de prospective devient riche et complet, et plus le plan d’action qui en découle sera fort, conscient et responsable [12]. Par exemple, dans le cadre d’un exercice de prospective stratégique, le fait de travailler avec des professionnels de la santé animale qui sont des femmes ou qui appartiennent à des groupes historiquement marginalisés permet d’identifier rapidement les risques spécifiques ou disproportionnés auxquels ces professionnels pourraient être confrontés dans leur pratique, ainsi que des stratégies d’atténuation efficaces ; cela permet d’éviter les effets négatifs sur les travailleurs et de réduire les taux d’abandon des effectifs. En outre, cela permet d’innover en faveur de politiques et d’interventions plus sensibles au genre et à la culture pour les situations d’urgence en matière de santé animale [13].

Adopter une approche féministe décoloniale des avenirs souhaitables

Enfin, lorsque les organisations commandent et s’engagent dans un processus de prospective, elles doivent être conscientes qu’il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, comme si l’avenir était quelque chose qui s’imposerait à elles. Un aspect important du processus de prospective consiste à définir à quoi ressemble l’avenir préférable, ou mieux encore, souhaitable, d’une organisation. Mais plus encore, il est essentiel d’imaginer comment cet avenir pourrait avoir un impact sur l’avenir collectif, et ce qui peut être fait pour continuer à travailler à des résultats mutuellement bénéfiques, malgré les défis extérieurs qui, dans de nombreux cas, ne peuvent pas être évités.

Appliquer délibérément une approche féministe décoloniale à la conception d’avenirs et de plans d’action souhaitables signifie s’interroger sur la manière dont les efforts déployés peuvent remettre en question, à l’intérieur et à l’extérieur, les dimensions d’oppression, d’exclusion et d’exploitation du statu quo, et imaginer dès lors de meilleurs systèmes pour tous [14]. Imaginez ce que serait l’avenir si le secteur de la santé et du bien-être des animaux pouvait s’appuyer sur les visions, les connaissances traditionnelles et ancestrales des femmes et des groupes autochtones en matière de soins aux animaux, tout en investissant dans des avancées technologiques propres qui accordent une place centrale au bien-être des humains et des animaux. Il pourrait s’agir de paradigmes différents, davantage axés sur l’interconnexion entre toutes les espèces et privilégiant les soins et la dignité plutôt qu’une approche purement économique. Imaginez un avenir dans lequel les organisations œuvrant dans le domaine de la santé animale adoptent intentionnellement un mode de direction diversifié et intersectionnel afin de continuer à innover et à nourrir l’intelligence collective. Une telle approche déboucherait probablement sur des politiques et des pratiques qui permettraient de mieux anticiper et relever les défis en matière de santé animale et de promouvoir de meilleures conditions de travail pour l’ensemble du secteur.

Avantages d’une approche transformatrice axée sur l’avenir

Dans l’ensemble, en étant exposé aux méthodes de prospective et en s’y engageant activement dans une optique inclusive, intersectionnelle et féministe décoloniale, un état d’esprit transformateur de la réflexion sur l’avenir se forme. Cet état d’esprit de nature anticipative permet d’identifier les risques émergents et les opportunités d’amélioration de la santé animale et du bien-être des professionnels sur de nombreux scénarios d’avenir. En outre, il permet d’identifier et de catalyser rapidement les ressources et l’expertise nécessaires pour transformer les réalités que nous souhaitons voir émerger dans le domaine de la santé animale, et au-delà.

*PANDC : personnes autochtones, noires et de couleur.
**LGBTQIA+ : lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queers/questioning (des personnes qui se questionnent sur leur sexualité), intersexuels, asexuels et autres identités non couvertes par l’acronyme.

Traduit de l’original en anglais.

Références

[1] Moye-Holz D, Mutubuki EN, de Vries M, Hilderink H. Foresight for policy making to be better prepared for the future. Eur. J. Public Health. 2023;33(2):ckad160.236. https://doi.org/10.1093/eurpub/ckad160.236

[2] Schwarz JO. Strategic foresight: an introductory guide to practice. 1ère éd. Londres (Royaume Uni) : Routledge ; 2023. 180 p. https://doi.org/10.4324/9781003302735

[3] Meskó B, Kristóf T, Dhunnoo P, Árvai N, Katonai G. Exploring the need for medical futures studies: insights from a scoping review of health care foresight. J. Med. Internet Res. 2024;26:e57148. https://doi.org/10.2196/57148

[4] Gunnarsson-Östling U. Gender in futures: a study of gender and feminist papers published in Futures, 1969–2009. Futures. 2011;43(9):1029-1039. https://doi.org/10.1016/j.futures.2011.07.002

[5] Dreyer I, Stang G, Richard C. EUISS Yearbook of European Security 2013. Paris (France) : European Union Institute for Security Studies ; 2013. Foresight in governments – practices and trends around the world; p. 7-32. https://doi.org/10.2815/32777

[6] Bielskyte M. Protopia futures [framework]. Californie (États-Unis d’Amérique) : Medium ; 2021. Disponible en ligne : https://medium.com/protopia-futures/protopia-futures-framework-f3c2a5d09a1e (consulté le 26 février 2025).

[7] Sweeney JA. Aperture: an approach for transformative futures & foresight (part one). Californie (États-Unis d’Amérique) : Medium ; 2023. Disponible en ligne : https://medium.com/@aloha_futures/aperture-an-approach-for-transformative-futures-foresight-part-one-of-6508958cf938 (consulté le 26 février 2025).

[8] Horton International. The rise and fall of DEI: navigating the shifting landscape. Oxford (Royaume-Uni) : Horton International ; 2024. Disponible en ligne : https://hortoninternational.com/the-rise-and-fall-of-dei-navigating-the-shifting-landscape (consulté le 6 mars 2025).

[9] Murray C, Bohannon M. Victoria’s Secret tweaks DEI language to ‘inclusion and belonging’: here are all the companies rolling back DEI programs. Forbes ; 2025. Disponible en ligne : https://www.forbes.com/sites/conormurray/2025/03/05/victorias-secret-tweaks-dei-language-to-inclusion-and-belonging-here-are-all-the-companies-rolling-back-dei-programs/ (consulté le 6 mars 2025).

[10] Brand T, Fèvre S. Compass – special issue: women who future(s). Washington, D.C. (États-Unis d’Amérique) : Association of Professional Futurists ; 2024. Imagining gender equal futures: using a preconditions and consequences mind map to explore policy measures intended to be gender inclusive ; p. 50-6. Disponible en ligne : https://www.apf.org/apf-resources/compass (consulté le 27 février 2025).

[11] Götzmann N, Wrzoncki E, Kristiansson L, Heydari E. Women in business and human rights – a mapping of topics for state attention in United Nations Guiding Principles on Business and Human Rights implementation processes. Copenhague (Danemark) : The Danish Institute for Human Rights ; 2018. Disponible en ligne : https://www.humanrights.dk/files/media/document/women%20in%20business.pdf (consulté le 27 février 2025).

[12] European Institute for Gender Equality (EIGE). Fostering a gender and intersectional perspective in EU foresight. Vilnius (Lituanie) : EIGE ; 2024. Disponible en ligne : https://eige.europa.eu/sites/default/files/documents/fostering-a-gender-and-intersectional-perspective-in-eu-foresight_0.pdf (consulté le 27 février 2025).

[13] Donachie D, Gallardo Lagno A. Sans titre. Organisation mondiale de la santé animale ; 2025. Disponible en ligne : https://theanimalecho.woah.org/fr/genre/ (sous presse).

[14] Feukeu KE. Handbook of Futures Studies 2024. Edward Elgar Publishing ; 2024. A pluriversal definition of Futures Studies: critical futures studies from margin to centre ; p. 80-97. https://doi.org/10.4337/9781035301607.00013

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